Au-delà des zones d’ambivalence dans lesquels se situaient encore certains des exemples observés jusqu’ici (les glissandi mélodiques, les tissages polyphoniques et les accords-timbres), par leur attache aux agencements combinatoires et paramétriques classiques, le basculement s’opère vers les logiques sonores que l’on peut qualifier de complexes, au sens donné en introduction de ce texte. La liminalité consubstantielle à la démarche de Grisey demeure par le principe même de la médiation de ces logiques par l’écriture instrumentale, qui ne peut atteindre que partiellement les ordres fusionnels du son complexe, mais aussi par l’intrication constante de ces logiques avec les précédentes, articulée dans différents rapports d’analogie et de continuité. Ce qui permet toutefois de définir plus nettement les logiques complexes est l’ordonnancement effectif de l’ensemble des paramètres de l’écriture vers la neutralisation perceptuelle de la note, point à partir duquel le matériau musical s’oriente vers l’échelle du timbre ou de la composition de celui-ci.
Cette neutralisation de la note s’opère concrètement par la subversion, par défaut ou par excès, des seuils de densités timbriques, harmoniques et temporelles qui, dans les logiques sonores simples, garantissent l’identité perceptuelle des agencements de sons :
- Sur le plan timbrique : par l’appauvrissement du son, induisant une désindividuation perceptive propice aux agencements fusionnels ; par l’enrichissement du son, induisant de l’inharmonicité, du bruit ou de l’instabilité ;
- Sur le plan harmonique : par la simplification des ratios, favorisant les agencements fusionnels ; par la complexification des ratios, induisant des effets d’interférence ou de saturation ;
- Sur le plan temporel : par l’étirement des durées, rompant la continuité séquentielle et favorisant l’immersion perceptive ; par la contraction des durées, favorisant les effets granulaires.
La Figure 1 donne à voir ces trois dimensions sonores sur un espace cubique : au centre, le petit cube orange représente le niveau moyen (« 0 ») des densités classiques dans lesquelles se déploient les logiques sonores simples ; le grand cube qui l’entoure représente les densités subverties par défaut « - » ou par excès « + » par lesquelles se mettent en œuvre les logiques sonores complexes.

Figure 1. Représentation cubique des dimensions de densité sonore.
Ces densités extrêmes permettent d’atteindre ou de reproduire l’échelle microphonique de la complexité sonore. Nous suggérons dès lors que les structures des phénomènes qui s’y déploient sont identifiables à celles qui s’observent dans la synthèse électroacoustique. De-là, nous pouvons distinguer quatre logiques sonores complexes : additive, interférentielle, granulaire et concrète. Nous en donnerons les définitions au cours des pages suivantes.