1. Considérations théoriques et méthodologiques

Le concept d’acte musical se situe au cœur de ce projet de recherche portant sur les Espaces acoustiques de Grisey. Développée dans le cadre du GREAM, la démarche consistant à considérer la musique « sous l’angle de sa manifestation concrète, de sa réalisation matérielle, autrement dit de sa “mise en acte” [1] » nous a incités à étudier l’œuvre de Grisey sur la base d’une de ses réalisations sonores concrètes, en complément des études déjà existantes portant sur sa dimension écrite [2]. Le double objectif de ce projet résidait dans le fait de mieux cerner à la fois l’œuvre musicale elle-même et les enjeux liés à son interprétation, en étroite relation avec le « double statut de l’art musical [3] ». Comme l’écrit Alessandro Arbo : « La capacité à discerner si un phénomène relève principalement [...] de l’intention de restituer une structure musicale préalable ou de se focaliser sur une performativité possédant une valeur intrinsèque, nous permettra de fonder plus solidement les descriptions, explications et jugements des faits ou des événements musicaux que nous examinons [4]. » Cette réflexion insiste sur l’importance de distinguer, dans l’étude d’un fait musical, ce qui correspond à l’exécution d’un objet compositionnel préexistant – qui peut être une œuvre musicale –, de ce qui relève d’une performance – comme généralisation de l’idée d’interprétation – possédant une dimension créative propre. Notre projet sur les Espaces acoustiques entendait en effet examiner les réalisations des interprètes en regard de la partition de l’œuvre, tout comme leurs différents espaces de liberté et de créativité propres. Cette démarche se révélait d’autant plus pertinente dans le cadre d’une pièce relevant de l’esthétique spectrale, au sein de laquelle les dimensions sonore et perceptive se situent aux fondements mêmes de la pensée compositionnelle.

Le concept d’acte musical invitait également à considérer la musique non seulement en tant que produit fini – ce qui correspond à la conception la plus traditionnelle –, mais également en tant que processus en train de se faire. Comme l’explique Alessandro Arbo : « On voit se profiler deux axes de réflexion : d’une part l’étude de la musique comme une activité en cours de réalisation et, d’autre part, l’étude de la musique comme le résultat ou le produit d’une action. Dans la littérature musicologique récente, c’est peut-être surtout la première direction qui a attiré l’attention des chercheurs [5]. » Alessandro Arbo rappelle ici l’intérêt marqué par les recherches récentes sur la musique pour des objets vivants et dynamiques, en contraste avec des pratiques musicologiques accordant une place centrale aux objets fixés et achevés – qu’il s’agisse de partitions ou de réalisations musicales. Le projet sur les Espaces acoustiques de Grisey s’est ainsi essentiellement focalisé sur le processus menant à la production de l’œuvre de Grisey en concert – plus que sur le concert en lui-même, auquel l’équipe a néanmoins assisté –, et incluait également une dimension relative à l’apprentissage de l’œuvre par des étudiants en formation supérieure [6].

Enfin, le concept d’acte musical est étroitement lié à la notion d’inscription. Comme le rappelle Alessandro Arbo : « un acte musical dépend d’une forme d’inscription [7]. » Il précise par ailleurs que « le terme inscription est à prendre ici dans un sens plus large que celui renvoyant aux idées de notation et d’écriture : il s’agit de toute forme de constitution d’une trace considérée comme valide dans le cadre d’une culture musicale donnée [8] ». L’un des enjeux de notre projet portant sur l’interprétation des Espaces acoustiques consistait donc à tenter de collecter des traces matérielles relatives à une activité performative qui se réalise et se transmet principalement indépendamment de la notation écrite, en d’autres termes à documenter cette activité. Une telle documentation, consultable à loisir, s’avérait en outre indispensable pour mener une étude approfondie du processus d’interprétation – éphémère par nature – de ce cycle de Grisey par Pierre-André Valade et les instrumentistes de la ZHdK.


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