Astor Piazzolla et la création d'un style conjuguant populaire et savant :
l'utilisation de procédés de fugue dans Muerte del ángel

Thomas Fontes Saboga Cardoso
Instituto Federal Fluminense (Brésil)

Le présent article s'inscrit dans le cadre d'une recherche [1] sur les rapports entre musique populaire urbaine et musique savante proposés par le compositeur et bandonéoniste argentin Astor Piazzolla (1921-1992) dans ses compositions et arrangements. Nous avons choisi la musique de Piazzolla pour réfléchir à ces articulations entre musique populaire et savante, car ce compositeur a fait de ces rapports [2] un des principaux, sinon le principal trait distinctif de sa musique, comme nous aurons l'occasion de l'entrevoir par la suite. Nous examinerons dans cet article les procédés de fugue utilisés par Piazzolla dans le morceau Muerte del ángel.

Brève biographie du compositeur

Comme la biographie du compositeur nous permet de comprendre l'importance des rapports entre musique populaire et savante au long de sa trajectoire, nous commencerons par présenter un aperçu rapide des principaux points de repère de son histoire.

Piazzolla est né en 1921 à Mar del Plata, en Argentine. À partir de 1925 [3], il passe environ dix ans à New York [4], d'où il retient un rapport très fort avec la culture états-unienne, de même qu'avec le jazz. On remarque que le rapport avec le jazz se maintient tout au long de sa vie [5].

À partir de 1936, avec son retour en Argentine, il passe à s'intéresser vivement au tango [6], puis en 1939 il intègre l'important orchestre de tango d'Anibal Troilo [7], dans lequel il apprend le métier de musicien de tango en profondeur. Il y passe plusieurs années, comme bandonéoniste et arrangeur, pour créer ensuite son propre orchestre de tango, qui dure également plusieurs années.

En même temps, Piazzolla poursuit son rêve de devenir un musicien classique, et en 1941, commencent ses études d'environ cinq ans avec le compositeur argentin (alors jeune) Alberto Ginastera [8]. À partir de cette rencontre, Piazzolla érige une œuvre dans le champ de la musique savante, avec laquelle il remporte quelques prix de composition qui lui permettent d'aller à Paris en 1954, et d'y étudier avec la fameuse professeur Nadia Boulanger. Ils font alors quelques mois de cours, et la professeur lui offre, en plus de ses enseignements techniques, un fameux et important conseil esthétique : celui de revenir vers le tango [9].

À partir de cette rencontre, Piazzolla s'engage dans une recherche où il essaie constamment de mettre le tango en dialogue aussi bien avec la musique savante qu'avec le jazz. Toujours à Paris, il compose une grande quantité de tangos, et les enregistre avec l'orchestre de cordes de l'Opéra de Paris [10]. En revenant à Buenos Aires, il crée l'Octeto Buenos Aires [11] – considéré comme la grande rupture dans l'histoire du tango [12] –, en exploitant principalement les rapports entre le tango et le jazz [13], avec l'introduction dans ce groupe, notamment, d'une guitare électrique. Mais c'est après quelques années de recherches, à partir du début des années 1960, que Piazzolla aboutit à un langage dans lequel le dialogue intense entre quatre éléments différents sera privilégié : le tango, le jazz, la musique baroque et la musique savante moderne.